Saadi – La rose

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Sa’adi, de son nom complet Abū-Muḥammad Muṣliḥ al-Dīn bin Abdallāh Shīrāzī (en persan : ابومحمد مصلح‌الدین بن عبدالله شیرازی), est né à Chiraz vers 1210 et mort probablement dans la même ville en 1291 ou 1292. Il est un des plus illustres poètes et conteurs persans, auteur du Golestān (« Jardin de roses »), du Boustān (« Jardin »).

Ci-dessous quelques lignes tirées du Prologue du Golestān qui nous aident à comprendre l’importance du thème de la rose dans la poésie persane et le choix du titre de l’ouvrage: Golestān (ce qui signifie littéralement : “là ou se trouve la rose” (gol est le terme persan pour désigner la rose, la fleur).

Le parfum de la roseraie évoque le parfum du Paradis, le parfum qui enivre de la présence de Dieu. La rose que nous pouvons cueillir sur terre, se fane rapidement, car bref est l’aperçu de la gloire divine. Ainsi, Sa’adi, dans la prologue de son oeuvre exprime le voeu que les roses qu’on pourra cueillir dans son Golestān, dans son jardin de roses, ne soient pas vite asséchées par le vent, mais demeurent.
Nombreux sont aussi les poètes persans qui évoquent l’amour impossible du rossignol pour la rose. Son chant magnifique rappelle les vers des poètes qui aspirent à s’approcher de la réalité divine, éternelle, afin de nous en donner un avant-goût de son parfum. Par l’harmonie de leurs vers, ils continuent d’alimenter en nous le désir de s’unir durablement à la présence divine.  (Voir aussi l’article Sa’adi -Les membres d’un même corps)

یکی از صاحبدلان سر به جیب مراقبت فرو برده بود و در بحر مکاشفت مستغرق شده. حالی که از این معامله باز آمد یکی از دوستان گفت: از این بستان که بودی ما را چه تحفه کرامت کردی؟ گفت: به خاطر داشتم که چون به درخت گل رسم دامنی پر کنم هدیه اصحاب را، چون برسیدم بوی گلم چنان مست کرد که دامنم از دست برفت.
Un des sages avait plongé sa tête dans le sein de la Proximité (de la Présence de Dieu) et fut immergé dans la mer de la révélation. Au moment où il revint de cette interaction, un des amis dit: « De ce jardin où tu as été quel don de la générosité divine tu nous a apporté ? » Il dit: « J’avais la pensée que lorsque je serais arrivé à l’arbre de la rose, j’en aurais rempli le pan de ma veste en cadeau pour les compagnons et lorsque j’y suis arrivé le parfum de rose m’a enivré à tel point que le pan de ma veste a échappé à mes mains. »

ای مرغ سحر عشق ز پروانه بیاموز                   کآن سوخته را جان شد و آواز نیامد
Ô oiseau de l’aube (rossignol)  apprends l’enchantement de l’amour du papillon nocturne (parvāneh) qui a offert sa vie à la brûlure (d’amour) sans émettre de son

L’oiseau de l’aube désigne le rossignol (appelé aussi bulbul) qui est souvent représenté sur une rose ou au milieu de la roseraie. En effet, les poètes célèbrent son chant comme un chant d’amour et notamment le chant de l’amour impossible du rossignol pour la rose. Cela nous dit autant la joie du rossignol d’être au milieu de la roseraie, posé sur une rose, que son désir de combler la distance qui le sépare de la bien-aimée, inatteignable. Cette relation d’amour nous parle également de la relation entre l’être humain et Dieu, si proche de nous, au coeur même de notre expérience d’amour, et pourtant en dehors de notre portée, au delà de notre imagination. À noter aussi que les consonnes qui forment le mot aube shr (سحر) peuvent aussi être lues comme indiquant l’enchantement, le charme et ce deuxième sens dans ce verset pourrait également s’entendre du chant de l’oiseau que de l’enchantement de l’amour lui-même qui conduit le papillon nocturne jusqu’à la flamme.
Le papillon de nuit parvāneh est une autre figure, omniprésente dans la poésie persane car il représente l’amour le plus élevé, celui qui va jusqu’à risquer sa propre vie, jusqu’au sacrifice de sa propre vie, pour atteindre la lumière dont il est amoureux. On chantera ainsi l’amour du papillon nocturne pour la flamme, il sera le modèle de l’amoureux accompli.

این مدعیان در طلبش بی خبرانند                       کآن را که خبر شد خبری باز نیامد
Ceux qui font semblant (qui prétendent chercher Dieu ou en avoir eu une vision) n’ont aucune idée de sa quête (de la quête de Dieu), car celui qui a connu n’en rapporte pas de nouvelles 

ای برتر از خیال و قیاس و گمان و وهم            وز هر چه گفته‌اند و شنیدیم و خوانده‌ایم
Ô toi qui est au-delà de toute imagination, analogie, supposition ou fantaisie et au-delà de tout ce qu’on a  dit et de ce que nous avons entendu ou lu 

مجلس تمام گشت و به آخر رسید عمر                  ما همچنان در اوّل وصف تو مانده‌ایم
Cette assemblée se terminera et notre vie atteindra sa fin et encore nous ne resterions qu’au début de la description de toi (Dieu)

گِلی خوشبوی در حمام روزی                          رسید از دست محبوبی به دستم
Un jour au hammam une rose à la bonne odeur arriva de la main du bien-aimé jusqu’à ma main

بدو گفتم که مشکی یا عبیری                                     که از بوی دلاویز تو مستم
Et je lui dis: « Es-tu musc ou parfum d’ambre puisque je suis enivré du parfum de celui qui ravit les cœurs? »

بگفتا من گلی ناچیز بودم                                   و لیکن مدّتی با گل نشستم
Il dit: « Je n’étais qu’argile (ghel گل) de rien du tout, mais j’étais assis pour un temps avec une rose (gol گل)

کمال همنشین در من اثر کرد                            وگرنه من همان خاکم که هستم
et la perfection de celui avec qui je me suis assis a eu un effet en moi sans lequel je serais toujours poussière. »

Saadi raconte alors qu’une fois il passa une nuit avec les compagnons dans un merveilleux jardin (boustān) et qu’à l’aube lorsqu’ils allaient repartir, il vit un compagnon qui s’en allait les bras plein de roses, basilic, jacinthe et autres herbes. Il le prévint que tout cela allait se faner et lui fit la proposition suivante: 

برای نزهت ناظران و فسحت حاضران کتاب گلستان توانم تصنیف کردن که باد خزان را بر ورق او دست تطاول نباشد و گردش زمان عیش ربیعش را به طیش خریف مبدل نکند.
Pour le plaisir des lecteurs et la flânerie des présents, je peux composer moi, un livre qui soit un jardin de roses, un Golestān, sur les feuilles duquel le vent d’automne ne pourra étendre la main

به چه کار آیدت ز گل طبقی                                     از گلستان من ببر ورقی
Quel avantage te vient d’une rose naturelle? Prends plutôt une feuille de mon jardin de roses (Golestān)

گل همین پنج روز و شش باشد                      وین گلستان همیشه خوش باشد
Cette rose-ci durera cinq ou six jours, mais ce jardin de roses (le Golestān) sera toujours beau

Les pages du Golestān sont donc comparées à des roses qui diffusent le parfum de la proximité de la présence éternelle de Dieu, elles nous communiquent un parfum d’éternité par la durabilité et stabilité de leur doctrine. Les pages de cet ouvrage comme des pétales de rose sont ordonnées dans un agencement harmonieux, mais elles ne se faneront pas, ni ne seront emportées par le vent.

Le thème de la rose, emblème de la ville de Chiraz est omniprésent dans les miniatures, décors et tapis persan, est aussi célébré partout dans le moyen-âge en Occident. Non seulement les cathédrales se parent de rosaces, mais les poèmes d’amour chantent partout le mois de mai, le mois de la rose, le mois de l’échange amoureux où le fiancé offre et pose une chapelet, un petit chapeau, une couronne de rose sur la tête de sa bien-aimé en gage de son amour. (Pour les parallèles en Occident au XIII siècle et les poèmes souvent véhiculés par les troubadours, voir les articles suivants du site art-sacre.net :

Les trois rosaces de Notre-Dame de Paris

Citations liées aux trois rosaces

Jongleurs et troubadours

Les roses